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Publié par Hans Yoganand

Agir sans rien attendre, sans se perdre dans ce que l'on fait : c'est le sens du Wu Wei de Lao-Tseu, que la Bhagavad-Gîtâ connaît sous un autre nom. La Voie spirituelle l'appelle simplement le service. Ni charité ni vertu, il consiste à garder, au cœur des tâches les plus ordinaires, une part de son attention tournée vers l'essentiel.

Une jolie rivière au matin, dans un beau paysage, avec de grosses pierres plates posées en travers pour la traverser les pieds au sec.
Le service permet de traverser chaque journée en conscience

 

Accueil / Le blog des satsang/La Révélation

 

Wu Wei, ou l'action en conscience

Le service, ou la méditation dans l'action

 

 

Agir sans rien attendre, sans se perdre dans ce que l'on fait : c'est le sens du Wu Wei de Lao-Tseu, que la Bhagavad-Gîtâ connaît sous un autre nom. La Voie spirituelle l'appelle simplement le service. Ni charité ni vertu, il consiste à garder, au cœur des tâches les plus ordinaires, une part de son attention tournée vers l'essentiel.

 

 

« Sans sortir de chez moi, je connais l'univers. Sans regarder par ma fenêtre, je vois les chemins du ciel. Plus on s'éloigne, moins on apprend. Le sage touche au but sans marcher. Il sait sans apprendre. Et il fait de grandes choses sans agir. »

 

Cette phrase de Lao-Tseu, au premier abord, prête à sourire. On imagine un vieux sage immobile, les yeux mi-clos, perdu dans une contemplation qui ressemblerait à du sommeil. Mais le non-agir désigne tout autre chose qu'une immobilité.

 

Le non-agir, Wu Wei, est une notion chère à Lao-Tseu et au taoïsme, qu'on retrouve aussi dans la Bhagavad-Gîtâ, sous un autre nom. On le comprend souvent comme un renoncement au fruit de l'action, et ce n'est pas faux : « Efforce-toi d'agir en renonçant aux fruits de tes actes, et ne crois pas être à l'origine de leurs conséquences », dit, en substance, un des versets de la Gîtâ.

 

Mais ce renoncement n'est pas d'abord un effort moral, une discipline que l'on s'imposerait. Il est la conséquence d'un fait plus simple : l'attention ne quitte pas son centre. Celui qui connaît la cause de l'illusion profite des plaisirs du monde sans s'y perdre. Se perdre, ici, ne signifie pas agir mal ; cela signifie se confondre avec ce que l'on fait, en attendre une image de soi, une confirmation, un résultat qui vienne combler un manque.

 

Un verset du Bhaktimàrga résume cela sans détour : « Le non-agir n'est pas le rien-faire. » Ce que Lao-Tseu appelait ainsi, ce que la Gîtâ nommait karma-yoga, l'action détachée de son fruit, La Voie spirituelle le nomme le service, l'une des pratiques de la sadhana, avec le satsang et la méditation.

Ni charité, ni vertu

 

Un précédent texte a décrit la méditation formelle comme un retournement des sens vers l'intérieur afin de voir, d'entendre, de ressentir l'essence de son moi profond. Le service en est, en quelque sorte, l'exact opposé, et pourtant son parfait complément : il ne retire rien au monde, il ne demande à personne de s'arrêter de travailler, de parler, d'agir ; il consiste à garder, au milieu de toute activité, une part de son attention tournée vers le Saint-Nom, ou Shabda Brahman, cette présence active en toutes choses, donc aussi en soi.

 

Il faut ici prévenir un malentendu fréquent. Le service, tel que l'entend La Voie spirituelle, n'est pas rendre service, quand bien même rendre service reste, en soi, une bonne chose ; ce n'est pas davantage une méthode pour devenir une meilleure personne, aussi souhaitable cela soit-il par ailleurs.

 

Le but du Yoga-Originel n'est ni la vertu ni la bienveillance envers autrui, si précieuses soient-elles ; c'est approfondir la conscience de l'instant, et de l'harmonie fondamentale qui le remplit.

 

Un moine cistercien laboure, balaie, tricote, et pourtant son esprit reste en prière. Rien, extérieurement, ne le distingue d'un homme qui accomplirait les mêmes gestes sans cette attention. Le geste reste le même, la charrue avance, le balai glisse, les mailles se forment. Ce qui change ne se voit pas ; c'est une manière de faire, un état de conscience. La chose faite importe moins que la manière.

Des pierres dans le torrent

 

On pourrait objecter qu'une attention ainsi partagée risque de distraire du travail ou de la présence intérieure. L'expérience dit le contraire. Loin de disperser l'attention, cette présence tenue en arrière-plan la rassemble ; le geste devient plus juste, moins bridé par le mental et ses complications.

 

Une image dit bien ce que le service apporte à une journée : de grosses pierres posées à travers un cours d'eau permettent de traverser sans se mouiller ni être emporté par le courant. Les moments passés en conscience du Saint-Nom, au fil d'une journée ordinaire, ressemblent à ces pierres. On ne quitte pas le torrent des tâches et des obligations ; on apprend seulement à poser le pied sur ce qui, en soi, est stable et constant dans un monde où tout bouge et change sans cesse.

 

Une vie spirituelle n'exige pas de quitter le monde. Le service en est la démonstration la plus simple, la plus quotidienne : il n'y a pas, d'un côté, une vie ordinaire faite de tâches à accomplir, et de l'autre, une vie spirituelle réservée à des moments à part. Il n'y a qu'une seule vie, et le même geste, répété par deux personnes différentes, peut être, pour l'une, une corvée, et pour l'autre, un chemin.

Le lieu où s'installe la Réalisation

 

Le service est l'action juste. Une scène du film Diva, où Gorodish initie un jeune homme à ce qu'il appelle « le zen dans l'art de la tartine », en donne une image : à force de répéter le même geste, il n'y a bientôt plus ni couteau, ni pain, ni beurre ; il ne reste qu'un mouvement qui se répète. Cette scène, sans le nommer, décrivait déjà le service. L'action tenue en conscience du Saint-Nom devient plus naturellement une action juste, et l'action juste trouve d'elle-même son moment, ce que les Grecs nommaient kairos.

 

La méditation rassemble une énergie qui, sans elle, se disperserait dans le bruit et la confusion de la journée. Le service, lui, met cette énergie en mouvement. C'est dans le service, plus que dans la méditation elle-même, que l'acte devient juste, au bon endroit, au bon moment.

 

Peu à peu, les pierres se rapprochent. Les moments passés dans le Saint-Nom deviennent plus fréquents, plus longs, jusqu'à ce que la journée passe du pointillé à la continuité. Ne plus quitter cette conscience, du lever au coucher, c'est cela, la Réalisation.

 

Le texte consacré à la méditation notait qu'on n'arrive pas toujours sur son coussin dans les mêmes dispositions ; certains jours, dharana, la phase de concentration, se prolonge sans qu'on atteigne dhyana, la méditation profonde. Le service, en gardant la journée reliée au Saint-Nom, prépare justement cette assise du soir : moins dispersé en s'asseyant, on y entre plus facilement. Le service est le lieu de la Réalisation et l'antichambre de la méditation.

 

Ce texte est une adaptation d'un chapitre de l'essai : "L'expérience fondamentale".

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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