Réincarnation : que devient l'âme après la mort ?
Que devient l'âme une fois que l'Homme cesse de vivre ? Selon l'enseignement du Yoga-Originel, la réincarnation est le long périple par lequel l'âme, issue de l'Océan infini, mûrit d'existence en existence à travers le samsara, jusqu'à revenir consciemment à sa source. Des trois gunas au Saint-Nom, du dernier voile à la Libération, ce texte suit ce mouvement et montre pourquoi la vie humaine en est le seuil décisif.
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Que devient l'âme une fois que l'Homme cesse de vivre ? Selon l'enseignement du Yoga-Originel, la réincarnation est le long périple par lequel l'âme, issue de l'Océan infini, mûrit d'existence en existence à travers le samsara, jusqu'à revenir consciemment à sa source. Des trois gunas au Saint-Nom, du dernier voile à la Libération, ce texte suit ce mouvement et montre pourquoi la vie humaine en est le seuil décisif. Ce texte est inspiré du chapitre 35 du livre : "L'expérience fondamentale".
Avant la première incarnation
Au-delà de l'identité éphémère du mental, il existe une conscience profonde du véritable « soi », que la parole du satsang et l'Observance spirituelle révèlent chez un Homme. Cette conscience plus profonde est l'âme. Une question se pose, aussi ancienne que la première tombe creusée par des mains humaines : que devient l'âme une fois que l'Homme incarné cesse de vivre ?
Avant de répondre, il faut remonter plus loin encore, avant même la première incarnation. L'âme (purusha) est une réalité distincte du mental et de l'ego. En l'Homme, durant le temps de l'existence, l'âme ne change pas ; c'est le témoin immobile, quoi qu'il traverse. Mais à l'échelle du samsara, d'incarnation en incarnation, elle change bel et bien, lentement, par la maturation dont nous allons suivre le mouvement.
Comment l'âme en vient-elle à s'incarner, à devenir une conscience distincte plutôt que l'Unité infinie indifférenciée dont elle procède ? Avant la toute première incarnation, l'âme individuelle n'existe pas encore ; il n'y a que l'Océan infini, que l'on nomme de plusieurs manières, Tao, Royaume ou le Tout.
L'incarnation fait émerger l'âme individuelle de cet Océan infini, comme une goutte se distingue peu à peu de l'eau qui l'entoure, en recevant une forme provisoire, distincte, comme une goutte d'eau avec sa « tension de surface ».
En s'incarnant, l'âme, purusha, devient jivatman, l'âme incarnée le temps de l'existence, un ensemble composé de purusha et de l'ensemble ego-mental, ou citta. Ni l'ego, ni le mental, ni le corps ne sont des erreurs selon l'enseignement de La Voie du Yoga-Originel ; ils sont des instruments nécessaires à l'âme. Sans eux, aucune conscience distincte ne pourrait apparaître, ni choisir, un jour, de revenir librement à son origine.
C'est ce choix, précisément, qui distingue ce retour d'une simple dissolution. Si une goutte, l'âme, était réabsorbée par l'Océan, le Tout, sans le savoir, le cycle des réincarnations, le samsara, n'aurait aucun sens.
Une goutte qui reconnaît, en toute conscience, qu'elle n'a jamais cessé d'être faite de la même eau que l'Océan, est passée par le samsara. Ce périple l'aura rendue capable de revenir à l'Océan en toute conscience et liberté.
Le seuil de la conscience humaine
La vie humaine occupe dans le samsara une place particulière : elle est le seuil où la conscience devient capable de se reconnaître elle-même comme conscience, de s'interroger sur son origine et sur le sens de la vie.
C'est pourquoi tant de voies spirituelles la considèrent comme une occasion rare à ne pas gaspiller. Pour autant, il ne s'agit pas de considérer les autres formes d'incarnation, les végétaux et les animaux par exemple, comme inférieures : toutes les âmes passent par ces étapes avant de s'incarner dans une forme humaine.
Certains textes anciens ont envisagé la possibilité d'une régression vers des formes animales, conséquence de l'ignorance ou de la violence illégitime. La Voie spirituelle affirme que cette régression n'est pas possible, car elle n'apporterait rien à l'âme. Ce qui semble certain, c'est qu'une fois franchi le seuil de la conscience humaine, quelque chose ne se perd plus tout à fait.
La maturation par les gunas
Au commencement, l'âme incarnée reste largement portée par des mouvements collectifs, presque instinctifs, comme une goutte encore emportée par le courant. Elle subit les conditionnements des trois gunas* : sattva, rajas et tamas.
Lentement, une capacité de discernement s'installe, et l'âme incarnée cesse peu à peu d'être seulement portée par les conditionnements du guna rajas, l'animalité, l'énergie de vie, la vanité et la passion, le désir ; et du guna tamas, l'inertie, l'ignorance, la procrastination, pour se rapprocher des vertus de sattva, la connaissance, la raison, l'harmonie.
Quand l'âme incarnée, à force de tendre vers sattva en s'éloignant des influences de rajas et de tamas, devient égale en pureté à purusha, elle ne se réincarne plus. C'est la Libération.
Le mental et l'ego, eux, ne survivent pas au corps qui les a portés ; ils se dissolvent avec lui. Mais l'incarnation qu'ils ont rendue possible laisse des empreintes sur le purusha. Ce sont ces empreintes que l'Inde ancienne nomme samskaras.
La Voie décrit ce phénomène de maturation de la conscience à travers le cycle des incarnations par l'image d'un cliquet, un mécanisme qui autorise un mouvement dans un sens mais empêche un retour complet en arrière.
À mesure que le purusha mûrit à travers ces incarnations successives, les empreintes les plus anciennes perdent leur netteté, comme des rêves très anciens qui s'effacent avec l'aube, et il ne reste, souvent, qu'un dernier voile, presque transparent, lié à la seule incarnation la plus récente, comme la dernière poussière sur un miroir déjà presque limpide.
Le dernier voile
Une âme jeune dans le cycle des incarnations porte souvent, tout à la fois, les trois gunas, mais dans des proportions inégales. Un jeune homme est naturellement attiré par les sens, la joie de vivre, le désir, la gourmandise, la curiosité de la découverte : ce sont là les traits de rajas, et rien en cela n'est anormal.
Tamas, le grand procrastinateur, le rend souvent négligent ; il suffit d'observer le désordre d'une chambre d'adolescent pour s'en convaincre. Sattva, de son côté, lui donne son idéalisme, mais cet idéalisme se laisse fréquemment récupérer par les deux autres, rajas et tamas, et vient alors se perdre dans des causes mal comprises porteuses de conséquences néfastes qui ne sont pas envisagées.
Par la méditation, l'Observance, le service, l'attention tournée vers le Saint-Nom, quelque chose se clarifie lentement, existence après existence, jusqu'à ce que l'idéalisme de sattva cesse de se laisser détourner par rajas et tamas, pour trouver enfin sa juste place.
Le Saint-Nom, dans cette perspective, ne se réduit pas à un mot qu'on écrirait, qu'on dirait, qu'on répéterait pour lui-même : il est une présence plus ancienne que le mental, capable de dissoudre peu à peu les dissonances accumulées en lui.
Lorsqu'un instrument est longtemps désaccordé, il suffit d'une note parfaitement juste pour que tout le reste commence à retrouver sa place. Le dernier voile, à force d'attention portée au Saint-Nom, se dissipe peu à peu.
Reste à savoir ce que devient l'âme lorsque ce voile s'efface tout à fait. La Libération, que d'autres traditions ont nommée Kaivalya, Moksha ou Mukti, n'est ni une annihilation ni une solitude figée, pas plus qu'un retour à l'inconscience du commencement.
Certains courants, s'appuyant sur les Yoga-Sûtras, tiennent pour but ultime le samadhi sans graines, le nirbija-samadhi, atteint par des méditations profondes au long cours. La Voie spirituelle ne partage pas cette lecture : à ses yeux, ce samadhi ne marque pas la fin du chemin.
Le but visé est un autre état, distinct de ce samadhi : la Réalisation elle-même, le sahaja-samadhi, que d'autres atteignent autrement, au cœur même de la vie ordinaire. Aucune de ces deux voies, ni de ces deux états, ne doit être confondue avec l'autre.
Le retour conscient
La Bhakti, la dévotion, ouvre une troisième voie, où cette même transparence se gagne par l'amour, la confiance plutôt que par la seule discipline intérieure.
Quel que soit le chemin emprunté, la goutte retourne alors à l'Océan, mais elle n'y retourne pas telle qu'elle en était sortie. Elle revient riche de tout ce qu'elle a traversé, consciente d'une unité qu'elle ignorait au commencement. Cette fusion reste un acte de conscience, non un effacement de la conscience elle-même.
Un poisson dans l'eau de l'océan n'a pas conscience de la Grâce que c'est d'être dans l'eau de l'océan. Si un jour ce poisson était sorti de l'eau, par un pêcheur, il expérimenterait ce qu'est l'absence de l'eau : il ne pourrait pas survivre et souffrirait. Si le pêcheur le relâchait, et qu'il retournait dans l'eau, alors il prendrait conscience de la Grâce que c'est d'être dans l'eau de l'océan. Voilà décrite la raison de l'incarnation et du cycle du samsara.
On pourrait presque dire, avec l'image du fils qui revient chez lui après un long détour, que rien de ce voyage n'a été perdu ; l'Océan lui-même semble s'en trouver un peu plus vaste, un peu plus conscient de sa propre étendue, d'avoir accueilli ce retour librement consenti.
Comprise ainsi, la réincarnation cesse d'être une menace suspendue au-dessus d'une existence, ou une récompense à mériter. Chercher seulement une meilleure vie future reviendrait encore à s'installer plus confortablement dans le cycle, sans en sortir. Ce que nous avons appelé la Réalisation vise autre chose : reconnaître, dès cette vie, ce qui en nous n'appartient déjà plus entièrement au mouvement des naissances et des morts.
* Les gunas sont des éléments du conditionnement des Hommes. Au nombre de trois, ils les influencent. Le guna sattva influe sur la clarté, la connaissance, la raison. Le guna rajas influe sur l'amour de la vie, l'énergie vitale, le désir. Le guna tamas est celui de la procrastination, de la paresse, de la confusion et de l'ignorance.
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