Quand l’ego s’habille en moine
On croit souvent que la vie spirituelle nous protège du faux-ego. Pourtant, celui-ci peut très bien s’emparer de la recherche de Dieu, de la méditation, de l’humilité ou de l’éveil pour se rendre plus subtil et plus difficile à reconnaître. Lorsqu’il apprend le langage de la spiritualité, le faux-ego change simplement de vêtements : il s’habille en moine.
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Le piège de l’ego spirituel
On croit souvent que la vie spirituelle nous protège du faux-ego. Pourtant, celui-ci peut très bien s’emparer de la recherche de Dieu, de la méditation, de l’humilité ou de l’éveil pour se rendre plus subtil et plus difficile à reconnaître. Lorsqu’il apprend le langage de la spiritualité, le faux-ego change simplement de vêtements : il s’habille en moine.
Dans d’autres textes, il a été question de l’ego et du faux-ego. L’ego spirituel mérite une attention particulière, parce qu’il apparaît naturellement dans la vie spirituelle dès que le faux-ego s’empare de la recherche de Dieu, de la vérité, de l’éveil ou de la connaissance.
Avant d’aller plus loin, il faut rappeler la différence entre l’ego et le faux-ego. Beaucoup de chercheurs confondent les deux et considèrent l’ego comme un ennemi dont il faudrait se débarrasser. Pourtant, l’ego n’est pas mauvais en soi.
L’ego est une Grâce. Il est lié à l’âme lorsqu’elle s’incarne, afin qu’elle puisse avoir conscience d’elle-même, dire « je » et disposer du libre-arbitre. Je compare volontiers cette union à celle de l’algue et du champignon qui, ensemble, forment le lichen. Grâce à l’ego, l’âme incarnée peut faire l’expérience d’elle-même en tant qu’individu. Cette individualisation a une raison d’être : permettre à l’âme de revenir, en toute liberté et en toute conscience, à son origine. Pour cela, elle a besoin de l’ego.
Le faux-ego est autre chose. Comme cette notion est peu connue, c’est généralement l’ego que l’on accuse de ce qui relève en réalité du faux-ego : la vanité, la prétention, l’égoïsme, l’importance excessive que l’on s’accorde et l’identification à ce que l’on croit être.
Le Bhaktimàrga dit : « Le faux-ego est le fruit de la nescience. » Cette nescience n’est pas simplement l’ignorance de certaines informations. Elle est l’absence de cette connaissance qui ne s’apprend pas dans les livres.
Quand la conscience ne sait plus ce qu’elle est, elle s’identifie à ce qu’elle perçoit le plus facilement : le corps, le mental, les souvenirs, les désirs, la personnalité, les idées et les concepts.
Alors apparaît le faux-ego. L’individu ne dit plus seulement « je », ce qui est naturel ; il croit être tout ce qui vient après : « je suis ceci », « je suis cela », « je pense ainsi », « je vaux tant », « je possède ceci », « je sais cela ».
Plus la conscience se connaît elle-même et distingue ce qu’elle est de ce qui traverse le mental, moins le faux-ego a de prise. Cela ne signifie pas qu’il disparaît aussitôt. Il peut même devenir extrêmement subtil.
Cela ne signifie pas non plus que le faux-ego serait étranger à l’ordre de la Création. Lui aussi a sa place dans ce jeu divin auquel participe l’âme incarnée. Il fait partie de ce qu’elle doit traverser, discerner et dépasser pour revenir à son origine en toute conscience.
C’est là qu’apparaît l’ego spirituel. Ce n’est pas une nouvelle sorte d’ego : c’est le faux-ego qui a appris le langage de la spiritualité.
Jusqu’ici, je parle du faux-ego comme d'un personnage. Ce n’est pas tout à fait innocent. Son fonctionnement peut donner l’impression d’une intelligence rusée, capable de s’adapter et de changer de masque. Les traditions ont souvent donné un nom à cette puissance qui détourne : le Malin, le Tentateur, Māra, le diable.
Existe-t-il réellement, indépendamment de notre mental, quelque chose qui corresponde à ces figures ? Je n’en sais rien. Je n’ai aucune raison d’affirmer que oui, mais pas davantage de raison d’exclure définitivement cette possibilité. Pour comprendre ce qui suit, il n’est d’ailleurs pas nécessaire de trancher la question.
Qu’il soit seulement un mécanisme de la conscience obscurcie, détournée, ou qu’il y ait derrière lui quelque chose de plus, son fonctionnement est le même : il détourne l’attention de ce qui pourrait dissiper la confusion.
Tant que quelqu’un trouve son accomplissement exclusivement dans les choses extérieures, les possessions, les distractions, les ambitions et les désirs, le faux-ego n’a guère besoin de se faire plus subtil. La conscience reste occupée à la surface des choses et ne cherche pas plus loin. C’est un choix de vie, et le libre-arbitre appartient à chacun.
Certaines personnes ne se satisfont pas de cette surface. Elles cherchent quelque chose de plus profond. Elles pressentent qu’il existe une vérité au-delà de ce que les sens montrent, elles cherchent Dieu, la paix, la liberté ou simplement une réponse à cette étrange question : pourquoi suis-je en vie ?
Alors, si l’on veut continuer à personnifier le faux-ego, on pourrait dire qu’il change de stratégie. Puisqu’il ne peut pas empêcher la recherche spirituelle, il s’habille en moine. Il ne dit plus : « Ne cherche pas Dieu. » Il dit : « Très bien, cherchons Dieu ! » Il ne combat plus nécessairement la spiritualité ; il la récupère. Il transforme la recherche intérieure en nouvelle identité.
L’individu n’est plus simplement quelqu’un : il devient chercheur, yogi, méditant, mystique, initié, ou quelqu’un qui se croit sur le point d’être éveillé, voire qui s’affirme comme tel.
À partir de là, les accessoires peuvent se multiplier : encens, lampes de sel, mantras, vêtements particuliers, galets empilés, bambous, fontaines d’intérieur, régimes alimentaires, postures difficiles, discours savants et concepts exotiques, vocabulaire adapté. Il ne nous fait plus dire « bonjour », mais « namasté » ou « je nous aime ».
Il n’y a évidemment rien de mauvais à dire « namasté », « je nous aime », à utiliser de l’encens, à être végétarien, ou à posséder une fontaine en bambou. Le problème commence lorsqu’on confond ces choses avec la spiritualité elle-même, lorsqu’elles deviennent les signes extérieurs d’un personnage spirituel que l’on s’est fabriqué, ou lorsqu’elles finissent par se substituer à la pleine conscience.
L’ego spirituel adore les signes qui lui permettent de se reconnaître lui-même. On peut se détacher de ses biens et rester très attaché à l’image de quelqu’un qui s’est détaché de ses biens.
Le faux-ego devenu spirituel est un guide redoutable, justement parce qu’il parle le langage que le chercheur veut entendre. Dès lors que l’on prend le faux-ego pour soi-même, ses suggestions sont prises pour notre propre volonté. Il peut alors orienter les pensées, les concepts, les choix et jusqu’à la manière de pratiquer.
Il peut ainsi conduire le chercheur vers des spiritualités en cul-de-sac, remplies de concepts, de théories, de hiérarchies invisibles, de pouvoirs, de mondes subtils, d’expériences extraordinaires et de buts si compliqués qu’on peut passer toute une vie à les poursuivre.
Plus le but est imaginaire, plus il est pratique : personne ne pourra jamais vérifier qu’il a été atteint.
Une spiritualité peut ainsi devenir extrêmement savante tout en éloignant de l’essentiel. On peut connaître les chakras, les corps subtils, les plans d’existence, les vies antérieures, les maîtres ascensionnés, les textes sacrés et les termes sanskrits, et rester parfaitement étranger à soi-même.
L’ego spirituel peut même prendre l’humilité comme déguisement et la travestir. Il peut dire : « Je ne suis rien », « Dieu est tout », « je n’ai aucun ego », avec une satisfaction intérieure considérable. Jésus mettait déjà en garde contre cette mise en scène de la pratique lorsqu’il recommandait, à propos du jeûne, de ne pas prendre un air sombre pour montrer aux autres que l’on jeûne (Matthieu 6, 16-18).
Il peut aussi prendre la culpabilité pour de l’humilité, le mépris de soi pour du détachement, la rigidité pour de la discipline et l’exaltation émotionnelle pour une expérience de Dieu.
Il serait très confortable de croire que l’ego spirituel ne concerne que les « fausses spiritualités ». Ce serait déjà lui faire un joli cadeau. Il peut apparaître au cœur d’une pratique authentique. Il peut accompagner la méditation, le service, l’Observance, la prière ou n’importe quelle sadhana.
Il suffit que la pratique devienne un moyen de se comparer : « Je médite davantage que lui », « je comprends mieux », « je suis plus ancien », « je suis plus avancé », « je ressens davantage », « moi, je suis un vrai disciple ».
À ce moment-là, même une pratique juste peut nourrir quelque chose qui ne l’est pas. On ne pratique plus seulement pour revenir à l’intérieur ; on commence aussi à se regarder pratiquer. C’est l’un des pièges les plus subtils : faire de son chemin vers Dieu une nouvelle manière de s’admirer soi-même.
Une spiritualité ne devient pas vraie parce qu’elle est ancienne, populaire, confidentielle, exotique ou entourée d’écritures sacrées. Elle ne devient pas davantage vraie parce que peu de gens la suivent. Le nombre des adeptes ne prouve rien.
Il existe cependant un critère beaucoup plus intéressant : qu’est-ce que cette spiritualité produit chez ceux qui la pratiquent réellement ?
Une spiritualité vraie mène vers l’intérieur. Elle aide à se détacher des concepts, elle simplifie progressivement le regard, elle donne davantage de paix, de lucidité et d’harmonie. Elle ne rend pas nécessairement la vie facile ; elle rend la conscience moins confuse.
Elle ne gonfle pas la personne de connaissances spirituelles. Elle lui permet plutôt de voir combien de choses qu’elle croyait savoir n’étaient que des idées. Elle aide à laisser mourir, en esprit, le vieil Homme afin que puisse apparaître une personne nouvelle, plus simple, capable d’aller au Royaume comme un enfant.
Une spiritualité fausse, ou une vraie spiritualité devenue morte, fait souvent l’inverse : elle ajoute des couches de croyances, de certitudes, d’interprétations et d’identités.
Les livres ne sont pas le problème. Un livre peut montrer une direction. Le problème commence lorsque la parole écrite remplace l’expérience vivante et lorsque l’on croit connaître une réalité simplement parce qu’on connaît les mots qui en parlent.
À cela s’ajoute une difficulté : lorsque celui qui a prononcé la parole n’est plus là, personne ne peut plus lui demander ce qu’il voulait réellement dire. Le mental peut alors interpréter, commenter et faire dire au texte presque tout ce qu’il veut. La parole vivante devient facilement matière à concepts.
À ce moment-là, la carte remplace le territoire.
Comment sortir de l’ego spirituel ? Certainement pas en décidant de ne plus en avoir. Ce serait encore lui qui prendrait la décision et qui pourrait bientôt être très fier d’être débarrassé de lui.
Il faut plutôt revenir sans cesse à l’expérience directe, à la conscience de ce qui est là, avant les commentaires du mental. Regarder ce qui se passe en soi sans chercher immédiatement à l’expliquer, à le classer ou à en tirer une image avantageuse de soi.
La vraie spiritualité ne consiste pas à devenir quelqu’un de spirituel. Elle consiste progressivement à cesser d’avoir besoin de ce personnage. L’ego spirituel aime parler de lumière. Il aime en connaître les noms, les degrés et les propriétés. Mais les ténèbres ne disparaissent pas parce qu’elles ont beaucoup appris sur la lumière. Elles disparaissent quand on reconnaît, en soi, que la lumière est là.
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