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Publié par Hans Yoganand

Le piège le plus redoutable n'est pas toujours le mensonge : c'est souvent le bon conseil, répété une fois de trop. Suraphon et Pranee en ont fait l'expérience, un jour, avec un tas de riz à semer entre eux et l'hiver. Leur histoire raconte comment, à force de vouloir trop bien faire, on finit par perdre de vue l'essentiel.

une maison asiatique ancienne, en bambou, deux paysans accroupis parlant avec un vieux sage vagabond, près d'un sac de riz
N'oubliez pas l'essentiel dans les détails

 

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Suraphon, Pranee et le grenier trop bien bâti

Conte d'une Asie spirituelle

 

Le piège le plus redoutable n'est pas toujours le mensonge : c'est souvent le bon conseil, répété une fois de trop. Suraphon et Pranee en ont fait l'expérience, un jour, avec un tas de riz à semer entre eux et l'hiver. Leur histoire raconte comment, à force de vouloir trop bien faire, on finit par perdre de vue l'essentiel.

 

 

Il était une fois, dans un pays lointain et à une époque que nul ne saurait dater, une famille qui avait reçu un trésor. Pour nous, ce trésor ne mériterait pas un regard ; nous passerions à côté sans ralentir le pas. Mais pour Suraphon, pour Pranee son épouse, et pour leurs trois enfants aînés, c'était le plus précieux des trésors. Ni or, ni diamants, ni maison sur la colline. Un tas de riz. Un tas de riz à semer.

Le riz à semer

 

Des mois durant, Suraphon, Pranee et leurs enfants avaient travaillé la rizière en terrasses, sur le flanc de la montagne où ils vivaient : creuser, monter des murets de pierre, aplanir, tapisser le fond des bassins d'innombrables paniers d'argile montés depuis le ravin, pour que l'eau n'y file pas, amener l'eau du torrent jusqu'aux terrasses, clôturer contre les buffles et les cochons sauvages.

 

Il ne manquait que quelques jours de travail avant de pouvoir semer, dans l'espoir d'une récolte qui nourrirait la famille tout l'hiver, et laisserait peut-être de quoi vendre un peu.

 

En attendant, on leur avait confié ce gros tas de riz à semer ; il fallait le garder des intempéries, des oiseaux, des cochons, des buffles, le temps que les terrasses soient prêtes.

Un inconnu

 

Un vieil homme se présenta un matin. Vêture modeste mais propre, sourire qui lui montait jusqu'aux yeux ; il ressemblait aux images que l'on se fait des vieillards vagabonds pleins de sagesse. Les chiens du village, d'ordinaire placides, se mirent à gronder sans raison sur son passage ; personne n'y prêta attention.

 

Après les politesses d'usage, il s'enquit du souci qui pesait sur Suraphon, et lui donna ce conseil : « Construis un grenier en hauteur, à la toiture étanche, où tu remiseras ton riz à l'abri des convoitises et de la pluie. Qu'il soit parfaitement bâti. »

La construction

 

Suraphon partit chercher du bambou et se mit au travail. Pranee, en le voyant planter les premiers pieux, dit : « Il faudrait que l'un de nous reste près du tas, pendant que tu bâtis. Je m'en charge. » Le vieil homme, qui passait par là, s'interposa avec bonté : « Bonne épouse, le riz ne craint rien pour l'instant ; le toit, lui, a besoin de chaume de graminées, de l'alang-alang surtout, et il en faut beaucoup. Le temps presse davantage de ce côté. » Pranee, trouvant l'argument juste, partit avec l'aînée en couper.

 

Quand la plate-forme fut presque achevée, le vieillard revint, secoua les six piliers de bambou et les fit trembler : « Le travail est bien fait, mais ces bambous, trop fins, ne résisteront pas au vent. N'oublie pas : après la semence, tu y rangeras la récolte. Il faut que ce soit solide. » Suraphon ne put qu'admettre, et repartit, avec son fils cadet cette fois, chercher des bambous plus gros, loin, de l'autre côté du village. À son retour, nouveaux piliers plantés, le sage revint : « Bien, mais pas assez profondément enfoncés ; le poids du riz les fera tomber. »

 

Suraphon déplanta, creusa plus profond, cala de gros cailloux ; il envoya son fils aîné chercher, avec les buffles, les pierres nécessaires.

Ce n'est jamais fini

 

Le vieil homme, toujours souriant, revint une troisième fois : « Les piliers sont bien plantés, mais trop courts à présent ; le plancher restera trop bas, le riz ne sera pas à l'abri des bêtes ni des pluies de mousson. »

 

Cette fois, Suraphon partit lui-même, une pleine journée, chercher des piliers longs et forts. À son retour, il les planta, les secoua un à un de toute sa force, imitant la colère d'une tempête, satisfait de leur tenue ; puis il monta quatre murs de bambou refendus et tressés, et une charpente légère qu'il couvrit de plusieurs épaisses couches de chaume d'alang-alang.

 

Quand il recula pour contempler son ouvrage, le vieillard était déjà là : « C'est bien bâti, les piliers sont solides, les murs bien tressés, mais pourquoi ne pas en boucher les jours avec un peu d'argile et de sable ? Les insectes n'y passeront plus, et ta récolte sera vraiment protégée. »

 

Suraphon attela les buffles et partit chercher l'argile et le sable nécessaires ; cette fois, ce fut Pranee et les trois enfants qui l'aidèrent à colmater les jours des murs tressés, l'argile en liant, le sable pour le reste, du matin jusqu'au soir.

Le tas qui rapetissait

 

Pendant tout ce temps, personne n'était resté auprès du tas de riz ; chacun, à tour de rôle, avait été appelé ailleurs pour une raison qui, sur le moment, semblait toujours la meilleure. Les cochons sauvages, les buffles, les oiseaux des environs, eux, n'avaient pas manqué le rendez-vous. Quand les jours des murs furent colmatés, le gros tas n'était plus qu'un petit tas, et il continuait de fondre à chaque visite des bêtes.

Le phi

 

Le vieux sage aux conseils si justes était un phi, esprit malicieux du pays, qui avait pris cette apparence pour occuper Suraphon sans relâche, et sa famille avec lui, le temps que les bêtes achèvent le travail.

 

Quand notre héros, dupé, eut terminé le plus solide des greniers et découvrit qu'il n'y avait plus rien à y ranger, le vieillard eut ces derniers mots : « Le travail est bien fait ; les piliers sont solides, les murs bien clos, le toit ne craint rien. Mais il n'y a plus de riz ; à force de corriger l'accessoire, tu as perdu l'essentiel. Il vous faudra, à ta famille et à toi, louer vos bras chez les autres pour l'hiver. Quelle pitié. »

Ce que Suraphon comprit

 

Suraphon comprit, mais un peu tard, pourquoi les chiens du village avaient grondé, ce premier matin : eux avaient senti, avant tout le monde, la véritable nature du vieil homme et il jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y reprendrait plus.

 

Il resta longtemps assis devant son grenier vide. Cette morale, il la répéta toute sa vie à qui voulait l'entendre : « Le phi est dans les détails, et le mieux est l'ennemi du bien. » Pour ma part, humble conteur, je vous dis que : « Le faux-ego se déguise souvent pour nous tromper, et le perfectionnisme, la culpabilité, le zèle même sont parmi ses armes favorites contre le vrai dévot. »

 

Car le faux-ego, cette conscience mal placée, est rusé, et ce n'est pas pour rien qu'on le nomme, ailleurs, le Malin. Il ne s'attaque pas toujours par le mensonge ; le plus souvent, il s'attaque par de vraies raisons, avancées l'une après l'autre, chacune raisonnable, jusqu'à ce que l'essentiel ait disparu sans qu'on l'ait vu partir.

 

Le faux-ego parle volontiers avec la voix de la modestie : « Suis-je digne de rencontrer mon Créateur, et que ferait-il d'une âme comme la mienne ? » Remarquez : il parle à la première personne, comme si c'était vous qui pensiez, alors que ce n'est pas vous.

 

Cela ne veut pas dire qu'il faille cesser de penser : pour les affaires du monde, la pensée reste un outil précieux, mais pour l'âme, une autre voix mérite d'être écoutée en premier, celle qu'on appelle le cœur, qui n'est autre que l'âme elle-même. Elle ne parle pas avec des mots ; elle reconnaît la vérité qui est sa source.

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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