Aux sources de la spiritualité, 7
Le chapitre six s'achevait sur une question : si tant de traditions ont cherché à retrouver la même chose, est-ce le signe d'un hasard ou celui de quelque chose de commun à tout Homme ? Ce chapitre propose une hypothèse : non pas une vérité cachée derrière toutes les religions, mais une possibilité humaine si simple qu'elle a pu être touchée, oubliée puis retrouvée.
Accueil / Le blog des satsang/La Révélation
Une expérience universelle
Nous avons l’habitude de chercher l’universel dans les idées. Cette tendance vient peut-être de ce que la plupart des Hommes partagent une même curiosité, une même aspiration.
Nous comparons les doctrines, les symboles, les croyances, les mots. Nous demandons si deux traditions disent la même chose, si leurs concepts peuvent se rejoindre, si leurs visions du monde sont compatibles. Nous cherchons l’unité dans ce qui a déjà été formulé. Mais il existe une autre manière de regarder.
Avant les doctrines, il y a un Homme. Avant les mots, il y a une expérience. Avant d’être un être de raison, il y a un être de sens et de souffle ; qui se tait, respire, regarde, sent qu’il est vivant, et découvre que sa vie ne se limite pas aux concepts qu’il en forme. C’est cette possibilité que nous avons suivie dans les chapitres précédents.
Nous avons vu que certaines expériences sont si proches qu’elles passent inaperçues. Le silence, le souffle, l’attention, cette présence intérieure qui regarde sans se confondre avec ce qu’elle voit : rien de tout cela n’appartient à une époque, à une langue ou à une religion particulière. Ce sont des réalités humaines avant d’être des objets de doctrine.
Un enfant peut les connaître sans les nommer. Un promeneur peut les traverser sans y penser. Un Homme assis seul dans une pièce peut les pressentir, s’en détourner, puis y revenir. Elles n’exigent aucun vocabulaire savant. Elles n’ont pas besoin d’être crues pour être vécues.
C’est pourquoi il n’y a aucun risque à considérer l’hypothèse d’une expérience universelle, non pas comme une doctrine universelle, comme une religion cachée derrière toutes les religions, comme un système qui permettrait de réduire toutes les traditions à une seule formule, mais comme une possibilité humaine commune : celle de revenir à une qualité de présence que l’agitation ordinaire du mental recouvre, cache, déforme ou laisse simplement passer sans la reconnaître. Cette nuance est essentielle.
Dire qu’il peut exister une expérience universelle ne signifie pas que toutes les traditions disent la même chose. Elles ne disent pas la même chose. Elles n’ont pas la même histoire, pas les mêmes concepts, pas les mêmes pratiques, pas les mêmes images du monde. Certaines se contredisent. D’autres s’opposent. Beaucoup ne peuvent pas être réunies sans violence dans un même système.
Mais il n’est pas impossible qu’elles aient toutes rencontré, chacune à leur manière, une expérience intérieure commune à l’Homme, comme une paix qui ne dépend pas entièrement des circonstances, une attention qui cesse de se perdre dans ses propres commentaires, une perception plus simple de la vie, une manière d’agir où l’Homme n’ajoute pas sans cesse son trouble au trouble du monde et une conscience capable de voir les pensées, les émotions et les désirs sans se réduire entièrement à eux.
Cette expérience n’est pas spectaculaire. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles elle a été oubliée. Nous reconnaissons plus facilement ce qui nous bouleverse que ce qui nous simplifie. Nous retenons les événements qui nous arrachent à nous-mêmes, mais nous remarquons à peine les instants où, au contraire, nous revenons à nous-mêmes d’une manière plus juste.
Il existe pourtant, dans ces moments, quelque chose de décisif. Un Homme marche dans une forêt. Il entend le bruit de ses pas, le vent, le chant d’un oiseau. Pendant quelques instants, le commentaire intérieur se retire. Il ne possède rien de plus qu’avant. Il ne comprend pas soudain l’univers. Il n’a pas changé de condition. Mais il est là d’une manière plus entière.
Un autre, ou peut-être est-ce le même, au fond, est assis dans le silence. Au début, l’agitation remonte. Puis, sous cette première agitation, une profondeur apparaît ; une paix, une sérénité qu’il n’a pas fabriquée. Il a seulement cessé de la recouvrir.
Un autre encore revient au souffle. L’air entre, l’air sort, une pause se fait, puis l’inspiration revient d’elle-même. Rien n’est ajouté. Pourtant l’attention se rassemble, le corps retrouve sa place, le monde cesse d’être seulement le décor des pensées.
Dans chacun de ces moments, l’expérience est simple. Elle ne porte pas encore de nom. Elle n’est pas encore taoïste, bouddhiste, chrétienne, yogique ou soufie. Elle est humaine. C’est seulement ensuite que les mots viendront. Et c’est là que commencera une autre histoire.
Une expérience vécue ne reste pas toujours silencieuse. Un jour, quelqu’un cherche à la transmettre. Il parle à un proche, à un enfant, à un disciple, à un compagnon de route. Il utilise les mots qu’il possède, les images de son peuple, les symboles de sa culture. Il parle de souffle, de lumière, de chemin, de source, de paix, de vide, de Royaume, de présence ou de vérité.
Au départ, ces mots ne sont peut-être que des indications. Ils ne prétendent pas encore devenir un système. Ils essaient simplement de conduire quelqu’un vers ce qui a été vu, senti, reconnu.
Mais dès que l’expérience est dite, elle entre dans la mémoire. Elle peut être répétée, mémorisée, commentée, protégée, mal comprise. Elle peut devenir un enseignement, puis une école, puis une tradition et, enfin, une doctrine.
Ce mouvement n’est pas une faute. Sans lui, rien ne se transmettrait. Si personne ne parlait, chaque être humain devrait recommencer seul, comme si personne avant lui n’avait jamais rien vu. Les mots sont nécessaires. Les récits sont nécessaires. Les symboles sont nécessaires. Ils permettent à une expérience de traverser les générations. Mais ils présentent aussi un danger.
À force de transmettre les mots, on peut oublier ce qu’ils indiquaient. À force de préserver la carte, on peut perdre le goût du paysage. C’est pourquoi l’histoire visible des religions et des philosophies ne suffit pas. Elle raconte les textes, les institutions, les écoles, les débats, les ruptures et les filiations. Elle est indispensable, mais elle n’épuise pas le sujet.
Nous connaissons l’histoire des doctrines. Il est temps de nous intéresser à l’histoire des expériences qui les ont rendues possibles. Cette première partie n’a donc pas cherché à définir la spiritualité. Elle a seulement tenté de revenir avant les définitions. Elle a regardé l’Homme dans le silence, dans le souffle, dans l’attention, dans cette conscience capable de voir ce qui la traverse sans s’y réduire entièrement.
Ce qui a été trouvé n’est pas une preuve. C’est une direction, une possibilité assez simple pour être oubliée, assez profonde pour avoir traversé les siècles, assez humaine pour pouvoir apparaître partout où un être humain cesse un instant de se disperser et revient à la vie telle qu’elle se donne.
La seconde partie pourra maintenant commencer. Elle ne demandera pas d’abord quelle doctrine est vraie, ni quelle religion possède la meilleure carte. Elle posera une autre question : comment une expérience silencieuse devient-elle une parole, puis une transmission, puis une tradition ? Autrement dit : comment naît ce que nous appelons la spiritualité ?
Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :
madhyama.marga@gmail.com
#spiritualité, #histoire des religions, #la respiration, #pranayama, #expérience, #méditation, #Aux sources de la spiritualité, #La Voie, #Yoga, #Yoga Originel, #Hans Yoganand