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Publié par Hans Yoganand

Le chapitre précédent distinguait celui qui regarde de ce qu'il regarde. Mais pourquoi ce regard se pose-t-il si rarement sur ce qui lui est le plus proche — le souffle, le silence, cette présence même ? Ce chapitre explore un étrange paradoxe : nous cessons de percevoir ce qui ne change jamais. Et si l'essentiel nous échappait, non parce qu'il est cache, mais parce qu'il est trop constant pour attirer l'attention ?

Couverture du livre, une source sur une montagne de la Grèce antique face à la mer et à un beau ciel du matin.

 

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Aux sources de la spiritualité, 5

 

 Ce que nous ne voyons plus

 

Le chapitre précédent distinguait celui qui regarde de ce qu'il regarde. Mais pourquoi ce regard se pose-t-il si rarement sur ce qui lui est le plus proche — le souffle, le silence, cette présence même ? Ce chapitre explore un étrange paradoxe : nous cessons de percevoir ce qui ne change jamais. Et si l'essentiel nous échappait, non parce qu'il est cache, mais parce qu'il est trop constant pour attirer l'attention ?

 

 

Un homme rentre chez lui après plusieurs mois d'absence. En ouvrant la porte, il est saisi par une odeur qu'il ne reconnaît pas immédiatement ; l'odeur de sa propre maison, celle-là même qu'il ne sentait plus depuis des années parce qu'il y vivait. Quelques jours suffiront pour qu'elle redevienne habituelle à son odorat, et qu'elle ne soit plus remarquée.

 

Ce phénomène n'a rien de mystérieux. Il porte même un nom en physiologie. Mais son mécanisme dépasse largement l'odorat. Le bruit régulier d'une horloge, le poids d'une bague portée chaque jour, le visage d'un proche croisé matin après matin : tout ce qui reste constant finit par cesser d'être perçu. Ce n'est pas que ces choses s'effacent. C'est que l'attention, elle, se retire d'elles.

 

Cette économie a sans doute une utilité. Un système attentif à tout, en permanence, serait épuisé en quelques heures. Il est plus utile de remarquer ce qui change ; un bruit nouveau, un visage inconnu, une odeur de fumée ; que de rester alerte à ce qui ne varie pas. L'attention humaine semble ainsi faite pour repérer la nouveauté plus que pour reconnaître la constance. Ce qui se répète devient, avec le temps, un simple arrière-plan.

 

Cette économie, utile pour la survie, a cependant un coût pour la vie intérieure. Car ce qui demeure constant n'est pas toujours secondaire. Le souffle, le silence sous le bruit, cette présence qui regarde et que les chapitres précédents ont approchée : rien de tout cela ne varie beaucoup d'un instant à l'autre. Rien de tout cela n'attire donc naturellement l'attention. Ce n'est pas leur pauvreté qui les rend invisibles ; c'est leur constance.

 

C'est ici que se loge une confusion fréquente, comme une erreur de logique : nous croyons connaître ce qui nous est familier, alors que la familiarité n'est souvent qu'une accoutumance. Vivre avec quelque chose n'est pas la même chose que le reconnaître.

 

Un homme peut côtoyer un paysage pendant vingt ans sans jamais le regarder vraiment. C'est ainsi qu'un visiteur dira à l'habitant : « quel beau paysage ! ». Il fera remarquer au paysan le graphisme des rangs de ses vignes, la beauté des rosiers qu'il a plantés au début des rangs, le doux vallonnement visible au loin, baigné dans une brume, estompé par la distance, et s'émerveillera de la maison de famille, au grand étonnement du paysan qui se dira in petto : « Ah, ces Parisiens ! ». Un homme peut vivre avec son propre souffle toute sa vie sans jamais l'avoir considéré.

 

Il se peut que ce soit pour répondre à ce mécanisme que tant de traditions ont inventé des pratiques d'interruption. Le jeûne interrompt l'habitude de manger. Le silence volontaire interrompt l'habitude de parler. La retraite interrompt l'habitude du bruit et de la compagnie.

 

Ces pratiques ne créent rien de nouveau : elles suppriment provisoirement ce qui empêchait de voir. En retirant une habitude, elles rendent, par contraste, une visibilité à ce qui avait disparu à cause d'elle. Ces pratiques ont en commun avec la méditation profonde de soulager le mental de sa surcharge, permettant ainsi une plus grande disponibilité à l'harmonie de l'instant.

 

Ce n'est donc pas un hasard si le silence, le jeûne et la solitude reviennent dans des traditions qui n'ont pourtant ni la même histoire ni les mêmes doctrines. Ces pratiques ne visent pas d'abord une purification morale mais une rupture d'habitude ; une manière de forcer l'attention à revenir vers ce qu'elle avait cessé de remarquer.

 

Il n'est pas nécessaire de jeûner ou de partir en retraite pour identifier ce mécanisme. Il peut suffire d'un simple arrêt, d'une interruption involontaire ; une maladie, une insomnie, un deuil, un silence imposé par les circonstances ; pour que certaines choses redeviennent au premier plan de l'attention. Ce n'est pas qu'elles soient apparues. C'est que l'attention les retrouve.

 

Cette hypothèse déplace la question. Il ne s'agirait plus de chercher une expérience nouvelle, mais de retirer ce qui empêche de voir ce qui est toujours là. Non pas ajouter, mais soustraire. Non pas atteindre, mais ne plus oublier.

 

Reste une question, à laquelle ce chapitre ne peut répondre seul : ce mécanisme d'oubli, cette accoutumance, cet oubli du plus proche, sont-ils dus à une particularité, propre à chaque tempérament ; ou touchent-ils quelque chose de commun à tous les hommes ?

 

Alors, comment expliquer pourquoi tant de traditions spirituelles, sans se concerter, ont cherché à mettre de côté les mêmes habitudes pour retrouver la même chose ? Et qu'est-ce que cette chose qu'elles ont cherché à retrouver ?

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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