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Publié par Hans Yoganand

Le chapitre précédent s'arrêtait sur une expérience simple, presque trop ordinaire pour qu'on y prête attention. Celui-ci en explore une condition silencieuse : le monde dans lequel cette expérience a longtemps pu se déployer, avant que le bruit ne devienne notre compagnon permanent. Pourquoi tant de traditions ont-elles fait une place si importante au silence ? Peut-être parce qu'il ne prive de rien — il révèle simplement ce que l'agitation recouvrait.

couverture du livre avec une source dans un paysage de montagne sèche avec vue sur la mer et un beau ciel de matin.

 

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Aux sources de la spiritualité, 3

 

Le silence oublié

 

Le chapitre précédent s'arrêtait sur une expérience simple, presque trop ordinaire pour qu'on y prête attention. Celui-ci en explore une condition silencieuse : le monde dans lequel cette expérience a longtemps pu se déployer, avant que le bruit ne devienne notre compagnon permanent. Pourquoi tant de traditions ont-elles fait une place si importante au silence ? Peut-être parce qu'il ne prive de rien — il révèle simplement ce que l'agitation recouvrait.

 

 

Il est difficile d'imaginer le monde dans lequel ont vécu la plupart des êtres humains pendant des dizaines de milliers d'années. Les villes n'existaient pas. Les machines non plus. Il n'y avait ni circulation, ni musique diffusée en permanence, ni écrans, ni notifications, ni conversations mentales ininterrompues.

 

Il y avait le vent dans les arbres, le bruit d'une rivière, le chant des oiseaux, la pluie sur la terre et le feu dans la nuit. Ils ne troublaient pas le silence — ils en étaient la musique.

 

L'Homme y marchait, y travaillait, y dormait et y réfléchissait. Il levait les yeux vers le ciel sans qu'une lumière artificielle efface les étoiles. Il connaissait le rythme des saisons, celui de son souffle, celui de ses pas, celui de la faim, de la fatigue et du repos. Sa vie n'était pas facile. Elle était souvent rude, fragile, exposée. Mais elle se déroulait dans un monde où les rythmes naturels, essentiels restaient visibles.

 

Il fallait attendre — attendre le jour, attendre la pluie, attendre que le feu prenne, qu'un fruit mûrisse, qu'une blessure se referme, qu'un enfant grandisse. Le temps n'était pas soumis. Il ne se pliait pas à la volonté humaine. Il fallait vivre avec lui, s'accorder à lui, apprendre sa lenteur.

 

Cette attente n'était pas consciemment spirituelle. Elle appartenait simplement à la condition humaine. Mais elle créait un rapport au monde que notre époque a largement perdu. L'Homme ancien ne vivait pas dans le silence relatif de la nature parce qu'il l'avait choisi. Il y vivait parce que le monde ne lui offrait pas encore mille moyens de s'en soustraire.

 

L'Homme vivait dans un monde où le silence n'était pas une absence, mais une présence.

 

Notre époque a profondément changé cette relation. Le bruit est devenu presque permanent. Même lorsqu'ils sont seuls, beaucoup de gens allument une radio, une télévision ou de la musique. Ils consultent leur téléphone en attendant un train, marchent avec des écouteurs, travaillent avec un fond sonore et s'endorment parfois devant un écran.

 

Le silence est devenu inhabituel. Pour certains, il est même inconfortable.

 

Quelques minutes sans occupation peuvent suffire à faire naître une étrange impatience, comme si quelque chose devait absolument remplir ce vide apparent. Pourtant, ce vide n'est pas vide. Il rend simplement perceptible ce que l'agitation recouvre, cache.

 

Ce qui apparaît alors, dans le silence, n'est pas toujours agréable. Des pensées, des inquiétudes, des souvenirs remontent, des désirs inachevés prennent de la place. C'est peut-être pour cette raison qu'un homme assis seul, sans téléphone, sans tâche, se lève souvent au bout de quelques minutes. Il invente une raison de partir — une pensée à vérifier, un message à envoyer, un objet à ranger — peu importe la raison, pourvu qu'elle interrompe ce qui commençait à se déposer. Non parce que le silence serait vide, mais parce qu'il révèle ce que le bruit empêchait d'entendre.

 

Pourtant, sous cette première agitation, il existe autre chose dans le silence, une chose profonde et indispensable.

 

Lorsque le vent cesse, la surface d'un lac retrouve naturellement son calme. Il n'est pas nécessaire de fabriquer ce calme — il était déjà là. Il semble qu'il en va de même pour l'Homme.

 

Il arrive qu'un promeneur s'arrête sans raison particulière, qu'il regarde la lumière traverser les frondaisons, qu'il écoute le craquement des troncs dans le vent, le murmure d'une rivière cachée quelque part. Pendant ces instants suspendus, quelque chose change. Le temps semble ne plus s'écouler. Les préoccupations habituelles s'éloignent. Une paix discrète apparaît.

 

Rien d'extraordinaire ne s'est produit. Il n'y a pas eu de vision, pas de révélation spectaculaire, pas de phénomène étrange. Un homme s'est arrêté. Il a regardé. Il a écouté. Il a cessé, pendant quelques instants, d'ajouter son propre bruit au bruit du monde.

 

Ces moments sont si simples qu'ils passent souvent inaperçus.

 

Nous avons appris à admirer l'extraordinaire et nous oublions facilement l'ordinaire. Nous cherchons des expériences spectaculaires, alors que les plus profondes se présentent souvent dans une étonnante simplicité qui fait penser à la nudité de la vérité. Il est probable que c'est pour cette raison que tant de traditions ont accordé une place aussi importante au silence. Non pas parce que le silence serait une doctrine, ni qu'il faudrait se couper du monde, mais parce qu'il permet à la conscience de revenir à ce qui était déjà là et qui sera toujours là.

 

Avant les temples, avant les monastères, avant les livres sacrés et les doctrines, il y eut des hommes et des femmes assis devant un feu, regardant les étoiles. Ils ne cherchaient rien. Ils étaient simplement là.

 

Ils entendaient le bois craquer, le souffle des autres, les bruits de la nuit. Ils voyaient les flammes monter, disparaître, revenir. Ils sentaient la chaleur sur leur visage et l'obscurité autour d'eux. Dans cette présence sans commentaire, quelque chose pouvait apparaître : non pas une idée, mais une qualité d'être.

 

C'est ainsi que commence toute vie intérieure. Pas nécessairement par une croyance, pas même par une question, mais par un silence assez profond pour que l'Homme cesse d'être absorbé par ce qu'il fait, ce qu'il craint ou ce qu'il attend.

 

Le silence ne donne pas la réponse. Il rend la question possible. Il ouvre un espace dans lequel l'attention peut se poser, le souffle exister, le monde être regardé tel qu'il est vraiment et pas tel qu'on l'imagine.

 

Non dans le refus de la vie, mais dans une conscience de son essence. Non dans l'invention d'un autre monde, mais dans la découverte, au cœur de celui-ci, d'une profondeur que le bruit empêchait de percevoir.

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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