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Publié par Hans Yoganand

Humilité, modestie, humiliation : trois mots que l'on confond souvent, mais qui n'ont pas le même sens. Cet article les distingue à la lumière de l'étymologie, interroge la notion de faux-ego, et invite à retrouver ce qu'est, en profondeur, une vertu spirituelle : se voir tel que l'on est, sans se surestimer ni se sous-estimer.

Un moine bouddhiste méditant face à une grande montagne enneigée, symbole d'humilité
L'humilité devant plus grand que soi

 

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Pourquoi l'humilité n'a rien à voir avec la modestie

Se voir tel que l'on est : ni plus grand, ni plus petit

 

Humilité, modestie, humiliation : trois mots que l'on confond souvent, mais qui n'ont pas le même sens. Cet article les distingue à la lumière de l'étymologie, interroge la notion de faux-ego, et invite à retrouver ce qu'est, en profondeur, une vertu spirituelle : se voir tel que l'on est, sans se surestimer ni se sous-estimer.

 

 

Les mots n'ont pas toujours un sens parfaitement délimité. Beaucoup possèdent plusieurs acceptions, qui changent parfois avec les époques, les milieux et les contextes. À cela s'ajoute la compréhension que chacun en a, selon sa culture, son expérience et sa manière de voir les choses. Il suffit parfois d'un seul mot pour que deux personnes croient parler de la même chose alors qu'elles parlent, en réalité, de choses assez différentes. C'est un peu cela, Babel.

 

Quand le sens d'un mot me paraît important, je me réfère volontiers au dictionnaire et à son étymologie. Mais l'étymologie ne suffit pas : elle raconte l'histoire d'un mot, elle n'en fixe pas à elle seule le sens actuel. Il faut aussi regarder qui emploie ce mot, à quelle époque, dans quelle langue, dans quel contexte et, lorsqu'il s'agit de spiritualité ou de philosophie, dans quelle tradition de pensée.

 

Prenons aujourd'hui trois mots que l'on confond facilement : humilité, modestie et humiliation.

L'humilité

 

Le Larousse définit l'humilité comme l'« état d'esprit de quelqu'un qui a conscience de ses insuffisances, de ses faiblesses » et qui est porté à rabaisser ses propres mérites. La première partie de cette définition se comprend aisément. La seconde me paraît plus discutable. Pourquoi faudrait-il rabaisser ses mérites pour être humble ? L'humilité consiste plutôt à se voir tel que l'on est, sans se surestimer ni se sous-estimer.

 

Une personne peut savoir qu'elle possède une compétence, une intelligence particulière, une expérience ou un talent et le dire sans manquer d'humilité. Si ce qu'elle dit est vrai, elle ne fait que reconnaître une réalité. Elle pourra éventuellement manquer de modestie dans la manière de l'exprimer, mais ce n'est pas la même chose.

 

C'est là une distinction importante : l'humilité concerne d'abord la justesse du regard que l'on porte sur soi-même. La modestie concerne davantage la manière dont on se présente aux autres.

 

Être humble, ce n'est donc pas se faire plus petit que l'on est. C'est ne se croire ni plus grand ni plus petit que ce que l'on est.

 

L'étymologie du mot est belle. « Humilité » vient du latin humilitas, formé sur humilis, qui signifie notamment « bas », « près de la terre ». Humilis appartient à la famille de humus, la terre, le sol.

 

Le latin homo, dont vient notre mot « homme », appartient lui aussi à une très ancienne famille de mots liée à la terre. Cette parenté est suggestive. Dans la Genèse, l'être humain est lui aussi façonné à partir de la terre. Il ne s'agit évidemment pas d'une parenté étymologique, puisque nous sommes alors dans une autre langue, mais l'image est la même : l'Homme vient de la terre. Et la terre, justement, n'a rien de méprisable. Elle porte, nourrit et fait pousser.

 

L'humilité est ainsi le terreau dans lequel peut germer la graine de la connaissance, non pas seulement la connaissance apprise dans les livres, mais celle qui se révèle intérieurement. Une terre trop dure ne reçoit pas la graine. Une conscience gonflée de certitudes ne reçoit pas davantage ce qui pourrait la dépasser.

La modestie

 

La modestie est autre chose, même si elle peut naturellement accompagner l'humilité. Le mot désigne notamment la réserve, la retenue dans la manière de parler de soi, l'absence d'ostentation ou de vanité. Une personne modeste ne met pas volontiers en avant ses qualités, ses réussites ou ses mérites.

 

Mais le mot a également d'autres emplois. On parle d'un revenu modeste, d'une maison modeste ou de moyens modestes pour dire qu'ils sont limités, sans éclat ou peu importants. Cela montre déjà que la modestie et l'humilité ne se recouvrent pas entièrement.

 

Quelqu'un peut être humble sans être particulièrement modeste. Il peut connaître exactement sa valeur et la dire franchement. Inversement, quelqu'un peut afficher une grande modestie tout en ayant intérieurement une très haute opinion de lui-même. La modestie est un comportement, une retenue, parfois une convention sociale. L'humilité va plus profondément : elle touche à la manière dont on se situe intérieurement. Les deux peuvent se rejoindre, mais elles ne se confondent pas.

L'humiliation

 

L'humiliation est encore autre chose. Être humilié, c'est être atteint dans sa dignité, dans sa fierté ou dans l'image que l'on a de soi. Humilier quelqu'un, c'est le rabaisser, le placer dans une situation où il se sent diminué, méprisé, exposé ou déconsidéré.

 

L'histoire des mots crée ici une curiosité : « humilité », « humble », « humilier » et « humiliation » appartiennent à la même famille. Pourtant, dans l'usage moderne, leurs sens se sont considérablement éloignés.

 

On peut devenir humble sans jamais être humilié, et l'humiliation ne rend d'ailleurs pas nécessairement humble. Elle peut tout aussi bien provoquer la colère, la honte, le ressentiment ou le désir de revanche.

 

L'humilité véritable ne consiste donc pas à accepter d'être rabaissé. Elle ne consiste pas davantage à se rabaisser soi-même. Il existe cependant une confusion fréquente dans le vocabulaire spirituel : on croit parfois qu'abaisser l'ego signifie abaisser la personne. Ce n'est pas ce que j'entends par là.

L'ego et le « faux-ego »

 

Le mot « ego » est souvent utilisé dans la spiritualité pour désigner la vanité, l'orgueil, l'égocentrisme ou l'identification excessive à soi-même. Je trouve cet usage imprécis.

 

L'ego, au sens premier, est simplement le « je ». Il permet à l'âme incarnée d'avoir conscience d'exister en tant qu'individu et d'agir dans le monde. Sans cette individualité, aucune existence humaine ordinaire ne serait possible.

 

Ce que l'on cherche à dépasser dans la vie spirituelle n'est donc pas l'existence du « je », mais l'identification erronée de ce « je » à ce qu'il n'est pas : ses possessions, son statut, ses opinions, ses désirs, ses réussites, ses blessures ou l'image qu'il voudrait donner de lui-même. C'est ce que j'appelle le « faux-ego ».

 

Certaines traductions modernes de la Bhagavad-Gîtâ rendent d'ailleurs le terme sanskrit ahankara par « faux-ego ». Il faut toutefois préciser que le texte sanskrit lui-même ne fait évidemment pas cette distinction avec nos mots modernes « ego » et « faux-ego ». Il emploie notamment ahankara, terme qui désigne le principe du « je », de l'appropriation et de l'identification à l'action.

 

Dans la Bhagavad-Gîtâ, il est ainsi question de celui qui se libère de l'appropriation, du désir et de l'illusion d'être l'auteur indépendant de ses actes. L'idée qui m'intéresse ici est simple : la spiritualité ne demande pas de détruire la personne ni de l'humilier. Elle invite à cesser de prendre pour notre réalité profonde ce qui n'est qu'une construction de l'existence individuelle. C'est très différent.

Se voir justement

 

L'humilité est donc, pour moi, le fait de se considérer sans se surestimer ni se sous-estimer. Elle n'est ni une mauvaise opinion de soi, ni une posture de faiblesse. Dire : « Je ne suis capable de rien » quand ce n'est pas vrai n'est pas plus humble que de se croire supérieur à tout le monde. Dans les deux cas, le regard porté sur soi est déformé.

 

L'humilité consiste à voir ce qui est. Si je sais quelque chose, je sais quelque chose. Si je ne le sais pas, je ne le sais pas. Si j'ai une compétence, elle existe. Si je n'en ai pas, il est inutile de prétendre le contraire. Si j'ai commis une erreur, je peux la reconnaître sans que toute ma personne en soit diminuée. Cette justesse est une vertu spirituelle parce qu'elle rend disponible.

 

Celui qui croit tout savoir n'apprend plus. Celui qui se croit incapable de comprendre n'apprend pas davantage. Dans un cas comme dans l'autre, quelque chose empêche la connaissance d'entrer. L'humilité laisse la porte ouverte.

 

La modestie, dans le sens où je l'emploie ici, est davantage une qualité humaine, une manière d'être parmi les autres. Elle peut être belle et agréable, mais elle n'est pas indispensable à la profondeur d'une conscience. On peut manquer de modestie et avoir néanmoins une grande humilité intérieure.

 

L'humiliation, elle, n'est pas une vertu. Une voie spirituelle qui parle d'humilité ne devrait donc jamais être comprise comme une invitation à se mépriser, à se diminuer ou à accepter d'être méprisé.

 

L'humilité ne demande pas à l'Homme de ramper sur la terre. Elle lui rappelle simplement qu'il en vient, qu'il y marche et que, comme elle, il doit rester assez ouvert pour recevoir la graine et lui permettre de germer.

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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