Aux sources de la spiritualité, 9
Le chapitre huit s'achevait sur un instant précis : celui où un homme, ayant vu ce qu'il ne pouvait pas montrer, se met malgré tout à parler, et où ce qui n'était que silence devient pour la première fois une parole partagée. Le 9 suit ce passage de l'expérience au langage, et montre comment deux hommes ayant vécu la même chose, sans se connaître, peuvent en parler avec des images différentes, sans que leurs expériences aient jamais divergé.
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Chapitre 9. De l’expérience au langage
Un homme revient d’un état qu’il ne peut pas montrer. Il a vu quelque chose, ou plutôt il a cessé, pour un temps, d’être séparé de ce qu’il regardait. Il a connu un silence sans limites, une paix qui ne dépendait de rien, une présence qui n’avait besoin d’aucune preuve pour s’imposer comme la chose la plus certaine qu’il ait jamais connue. Puis cet état s’est retiré, comme se retire une marée, et il s’est retrouvé assis près du feu, parmi les siens, avec cette chose en lui qui ne ressemblait à rien de ce qu’il pouvait nommer.
Que fait-il alors ? Il pourrait se taire. Beaucoup, sans doute, se sont tus. Combien d’expériences de cette nature ont traversé l’humanité sans laisser d’autre trace qu’un regard un peu différent, une manière un peu plus calme de vivre sa vie, puis se sont éteintes avec celui qui les avait vécues ? Nous ne le saurons jamais. Le silence ne laisse pas de monument ni de mémoires.
Mais parfois, un homme parle. Et c’est cet instant précis, plus encore que l’expérience elle-même, qui commence à faire naître ce que nous appellerons plus tard une spiritualité.
Parler d’une chose qui n’a pas de forme oblige à lui en donner une. Le silence n’a pas de contour. La présence qui regarde n’a ni couleur, ni poids, ni limite. Et pourtant, dès qu’il faut la transmettre, il faut l'habiller de mots, dans des sons qui appartiennent déjà à un monde, à une langue, à une manière de décrire le réel héritée de générations entières.
L’expérience était sans forme. La parole pour la dire en a nécessairement une. C’est là que commence quelque chose d'étrange : traduire l’intraduisible.
L’homme qui a connu cet état ne dispose que des images de son monde. S’il vit près d’un fleuve, il dira peut-être que quelque chose a coulé en lui. S’il vit dans le désert, il dira peut-être qu’un espace s’est ouvert, immense et vide. S’il a passé sa vie à observer le ciel, il parlera d’une lumière. S’il a grandi parmi les bergers, il parlera peut-être d’un chemin, d’un berger, d’un troupeau. Ce ne sont pas des mythes gratuits, ce sont des ponts. L'Homme utilise ce qu'il a pour dire ce qu’il ne peut pas dire autrement.
Ainsi naît la première des grandes lois de la transmission spirituelle : ce qui se dit n’est jamais l’expérience elle-même, mais l’image la plus proche que le langage d’une époque et d’un lieu pouvait offrir, comme un panneau indicateur pour donner une direction. Mais il ne faut pas prendre le panneau pour le chemin.
Deux hommes ayant vécu, dans des lieux séparés par des mers et des siècles, une expérience intérieure semblable pourront en parler de façons radicalement différentes, non parce que leurs expériences différaient, mais parce que les mots dont ils héritaient n'étaient pas les mêmes.
L’un dira qu’il s’est fondu dans le grand Tout. L’autre dira qu’il s’est tenu devant une présence immanente. Un troisième dira qu’il a vu à travers le voile des apparences.
Un lecteur pressé conclura que ces trois hommes ne parlent pas de la même chose. Un lecteur plus patient se demandera si ce n’est pas la même chose qui, traversant trois langues et trois mondes différents, en ressort avec trois couleurs.
Cette distinction est capitale, et elle guidera tout le reste de ce livre : il ne faut pas confondre le désaccord des doctrines avec le désaccord des expériences. Les doctrines peuvent diverger sans que les expériences à leur origine divergent.
La parole ne se contente pas de traduire. Elle transforme aussi celui qui la reçoit. Tant que l’expérience reste silencieuse, elle n’appartient qu’à celui qui l’a vécue. Dès qu’elle est dite, elle devient un objet que d’autres peuvent examiner, questionner, retenir ou rejeter. Elle entre dans un espace commun.
Un enfant qui écoute son père raconter une nuit passée seul dans la montagne ne vit pas cette nuit ; il reçoit un récit de cette nuit. Ce récit peut éveiller en lui quelque chose de réel, une intuition, un désir de vivre la même chose par lui-même ; mais il peut aussi devenir, avec le temps, une croyance sans fondements.
C’est ici que se loge un danger que les traditions elles-mêmes ont souvent reconnu, chacune à sa manière. Le mot, une fois prononcé, peut continuer à circuler longtemps après que le vivant qui l’a fait naître a disparu de la mémoire de ceux qui le répètent.
Une génération vit l’expérience et forge le mot pour la nommer. La suivante entend le mot et imagine l’expérience. Une autre encore, plus lointaine, ne fait plus que répéter le mot, sans même se souvenir qu’il pointait vers quelque chose de réel et souvent, de passeur à passeur, les récits changent, divergent, chacun lui apportant son grain de sel. Mémoriser et restituer fidèlement demande de l'humilité et de la rigueur.
Le chapitre précédent l’a montré avec l'exemple de la carte et du paysage. Il faut maintenant ajouter une précision : ce n’est pas la carte elle-même qui égare. Une bonne carte, dessinée par quelqu’un qui a réellement parcouru le territoire, sera une aide précieuse à qui veut s’y aventurer à son tour. Ce qui égare, c’est d’oublier qu’elle est une carte, et de la traiter comme si elle était elle-même le paysage.
Un livre de recettes de cuisine ne satisfera jamais la faim.
Les tout premiers mots de la spiritualité n’avaient sans doute pas cette prétention. Ils devaient ressembler moins à des affirmations qu’à des gestes de la main pointant une direction. Regarde par là. Cela, je l’ai vu par là. C’est en ce lieu que quelque chose m’est arrivé. Une parole de ce genre n’affirme rien ; elle invite. Elle ne dit pas : voici ce qui est vrai pour toujours et pour tous. Elle dit : voici ce qui m’est arrivé, vois si quelque chose de semblable peut t’arriver aussi.
Mais une parole qui se répète, se transmet d’un feu à l’autre, d’une génération à l’autre, ne peut pas rester éternellement aussi nue. Pour survivre au temps, elle a besoin d’un support plus solide qu’une phrase murmurée un soir.
Elle a besoin d’un rythme qui la rende facile à retenir, comme les suttas du Bouddha, d’une image qui la rende facile à voir, d’un geste qui l’accompagne et la fixe dans le corps autant que dans la mémoire. C’est ainsi que naît, bien avant l’écriture, ce que nous appellerons plus tard le mythe, le chant et le rite.
Le mythe n’est pas d’abord une invention, ni une explication naïve du monde que la science serait venue plus tard corriger. Il est d’abord une mémoire vivante, une façon de conserver, à travers une histoire que l’on peut raconter et transmettre, le récit d'une expérience et l'intuition de ce qu'elle ouvre chez l'Homme.
Une expérience se love plus facilement dans une histoire qu’elle ne se love dans une définition. Un peuple entier peut garder pendant des siècles le souvenir d’une vérité intérieure simplement parce qu’elle a pris la forme d’un récit que l’on aime raconter aux enfants.
Le chant obéit à la même nécessité. Une parole répétée sur un rythme, portée par un souffle, par une mélodie, se fixe dans le corps d’une manière qu’aucune explication ne peut égaler. Longtemps avant que les hommes ne sachent écrire, ils savaient déjà chanter ce qu’ils ne voulaient pas oublier.
Le rite, enfin, fait ce que le mot seul ne pouvait pas faire : il fait revivre, au moins en partie, les conditions qui avaient permis à l’expérience de survenir la première fois. S’asseoir en cercle autour d’un feu, à la nuit tombée, en silence, n’est pas la même chose que d’entendre raconter que d’autres, autrefois, se sont assis en cercle autour d’un feu.
Le rite ne raconte pas l’expérience : il veut la rendre à nouveau possible. On allume des torches, des lampes à huile que l’on balance devant soi, en chantant. On écoute des récits, assemblés autour d’un feu. On dessine sur les parois d’une grotte, on sculpte, on grave dans la pierre.
Mythes, chants et rites ne sont donc pas, à l'origine, des degrés d’éloignement par rapport à une vérité première qu’ils trahiraient peu à peu. Ils sont des techniques de mémorisation, inventées par nécessité, pour qu’une expérience fragile et silencieuse puisse traverser le temps sans se perdre.
Le danger n’apparaît que plus tard, lorsque ces formes commencent à être vécues pour elles-mêmes, détachées de ce qu’elles devaient porter. Un chant peut continuer d’être chanté après que plus personne, parmi ceux qui le chantent, n’a jamais connu ce dont il parle.
Un rite peut continuer d’être accompli après que son geste a cessé d’ouvrir quoi que ce soit chez celui qui l’accomplit. Ce n’est plus alors la carte qui trompe : c’est l’oubli du territoire qu’elle avait pour seule fonction de rappeler. Le rite devient le but au lieu d’être un moyen.
Nous touchons ici à quelque chose qui concernera tout le reste de ce livre. La spiritualité, dans son mouvement le plus ancien, ne serait pas née d’un besoin d’expliquer le monde, ni d’un besoin de dominer la peur de la mort, quoiqu’elle ait pu, plus tard, servir aussi à cela.
Elle serait née d’un besoin plus simple et plus urgent : garder vivant, à travers le temps et à travers les générations, le souvenir d’une expérience fondamentale que quelques-uns avaient vécue, et que tous pouvaient vivre.
Un homme a vu. Il a cherché des mots pour le dire, et les mots n’ont jamais suffi. Il a cherché une histoire pour le raconter, un chant, un geste pour le fixer. Ainsi, peu à peu, sans qu’aucun d’entre eux n’en ait eu le projet, le récit est devenu religion.
Les premiers sages n’ont pas fondé des religions. Ils ont simplement tissé, avec les moyens de leur temps, des filets assez solides pour qu’une expérience insaisissable puisse être transmise sans se déchirer tout à fait.
C’est ce tissage que nous allons suivre, tradition après tradition, dans les chapitres qui viennent ; non pour comparer des doctrines entre elles, mais pour tenter de voir quelle expérience originelle chaque filet a tenté de retenir.
Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :
madhyama.marga@gmail.com
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