Aux sources de la spiritualité, 10
Le chapitre 9 s'achevait sur le tissage patient du mythe, du chant et du rite : ces filets fragiles que les premiers sages ont noués, sans le savoir, pour qu'une expérience sans forme puisse traverser le temps sans se déchirer. Le chapitre 10 remonte à la source de ce tissage, là où le symbole précède encore le mot ; il montre comment un cercle, une montagne ou un serpent peuvent se reconnaître avant de se comprendre, et pourquoi ce qui touche le corps avant l'intelligence voyage, intact, par-delà les langues et les siècles.
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Chapitre 10. Les symboles avant les concepts
Avant de savoir ce que l'expérience signifie, l’Homme a su qu’elle comptait. Longtemps avant l’écriture, longtemps avant que les mots ne se rangent en systèmes de pensée, certaines formes symboliques revenaient déjà d’un peuple à l’autre, sans que personne ne se soit consulté : un cercle, une spirale, une croix, un arbre, une montagne, un serpent, un œil. Ces formes n’expliquaient rien. Elles n’avaient pas besoin d’explication. Elles étaient reconnues avant d’être comprises.
C’est là toute la différence entre un symbole et un concept. Un concept se définit. Il découpe le réel, isole une propriété, l’enferme dans des limites que l’on peut énoncer et discuter. Un symbole, lui, ne se définit pas : il se reconnaît. On ne demande pas ce que signifie un lever de soleil pour quelqu’un qui vient de traverser une nuit entière dans l’angoisse ; on le voit sur son visage.
Le symbole touche avant d’être compris, et il continue souvent de toucher longtemps après que toute explication a été oubliée.
Reprenons le cercle. Il n’appartient à aucune culture en particulier, et pourtant on le retrouve presque partout : dans la ronde autour du feu, dans le disque solaire, dans la roue, dans le mandala, dans l’auréole des saints, dans l’anneau que l’on échange, dans le zen, le Tao.
Personne n’a eu besoin d’enseigner à l’Homme que le cercle pouvait évoquer l’entier, le sans-commencement-ni-fin, le retour. Il a suffi de le voir tracé pour que quelque chose, en celui qui regardait, le reconnaisse.
D’où vient cette reconnaissance ? Elle vient probablement de ce que le symbole n’invente rien : il rassemble, dans une forme simple, quelque chose que le corps et les sens connaissaient déjà. Le cercle du soleil qui se lève et se couche. Le cercle des saisons qui reviennent sans jamais tout à fait se répéter. Le cercle du ventre qui porte la vie. Le cercle formé par un groupe autour d’un feu, la nuit. Le cercle de l’entièreté. Le cercle du cycle.
Toutes ces expériences existaient avant qu’un dessin ne vienne les tracer sur une paroi ou une poterie. Le symbole n’a fait que donner un corps visible à une expérience déjà vécue par tous. C’est pourquoi le symbole précède le concept, et non l’inverse. On dessine une spirale bien avant de savoir énoncer une pensée sur le mouvement de la vie qui semble se répéter sans jamais se répéter tout à fait.
On dessine un serpent qui mue avant de posséder les mots pour parler de la mort que l'on espère n'être qu'un passage. La pensée abstraite arrivera souvent bien plus tard, pour tenter de mettre en phrases ce que la main avait déjà su tracer.
Cette antériorité du geste sur l’idée n’est pas une infériorité. C’est au contraire ce qui donne au symbole une force que le concept n’aura jamais : sa capacité à parler à quelqu’un qui ne partage ni sa langue, ni son époque, ni sa doctrine.
Un concept a besoin d’être traduit pour voyager d’une culture à l’autre, et il s’use souvent dans la traduction. Un symbole voyage presque intact, parce qu’il ne s’adresse pas d’abord à l’intelligence qui raisonne, mais à quelque chose de plus ancien en l’Homme, une couche de reconnaissance que les mots recouvrent sans jamais tout à fait l’effacer.
Reprenons l’exemple de la montagne. Dans des traditions qui n’ont jamais eu le moindre contact entre elles, la montagne est devenue le lieu où l’on rencontre le ciel, le sacré. On y monte pour prier, pour recevoir une loi, pour rencontrer un dieu, pour se retirer du monde, pour mourir en paix.
Personne n’a eu besoin d’expliquer pourquoi. Il suffit d’avoir un jour gravi une pente assez longue pour sentir le bruit du monde s’amenuiser à mesure que l’air se raréfie, pour sentir que l’horizon s’élargit à mesure que l’on s’élève, pour comprendre, sans un mot, pourquoi la hauteur a pu devenir, presque partout, une image de ce qui dépasse l’ordinaire.
Le symbole n’invente donc pas un sens arbitraire qu’il faudrait ensuite apprendre par cœur, comme on apprend un code. Il s’appuie sur une expérience corporelle et sensorielle que presque tout Homme, en tout lieu, peut retrouver en lui-même.
C’est ce qui explique que des peuples séparés par des océans aient pu, sans jamais se rencontrer, choisir des images semblables pour dire des choses semblables, ontologiques.
Mais le symbole, comme le mythe et le rite dont nous avons parlé au chapitre précédent, porte en lui le même danger que toute forme destinée à durer : il peut survivre à ce qu’il portait.
Un cercle tracé sur un mur peut devenir un simple motif décoratif, répété par habitude, sans que plus personne ne ressente ce qu’il pointait à l’origine. Un geste symbolique peut se transmettre pendant des siècles, précisément codifié, minutieusement respecté, alors que la porte qu’il ouvrait autrefois s’est depuis longtemps refermée dans la conscience de ceux qui le répètent.
C’est alors que le symbole devient un signe : une convention que l’on apprend, plutôt qu’une évidence que l’on reconnaît. La différence est de taille. Un signe se lit. Un symbole se vit. On peut savoir parfaitement ce que représente une colombe dans telle tradition sans que rien, en soi, n’ait jamais ressemblé à une paix qui est plus que l'absence de guerre.
On peut dire la signification d’un mandala sans avoir jamais fait l’expérience du rassemblement intérieur qu’il était censé refléter, voire provoquer. Le savoir a alors remplacé la reconnaissance, et c’est précisément ce glissement, imperceptible, qui prépare le terrain du concept.
Car le concept naît souvent de cette manière : quelqu’un, un jour, n’ayant plus accès à l’expérience que le symbole rappelait, a cherché à en expliquer le sens à ceux qui, comme lui, ne le ressentaient plus. Il a fallu mettre des mots sur ce que le symbole avait longtemps dispensé de mots. Le concept est alors apparu comme un pont jeté vers une rive de plus en plus lointaine ; utile, parfois nécessaire, mais déjà une génération plus loin de la source. Plus la rive s’éloigne et plus le pont s’allonge, sans jamais parvenir à rejoindre la rive.
Ce mouvement n’est ni une chute ni une trahison. Il est sans doute simplement inévitable. Une expérience qui se transmet sur des siècles, à travers des peuples de plus en plus nombreux, ne peut pas rester éternellement confiée à la seule reconnaissance silencieuse d’un symbole. Il faut, à un moment ou à un autre, que quelqu’un explique, discute, précise, systématise.
C’est ainsi que naissent les théologies, les philosophies, les doctrines : non comme des ennemies du symbole, mais comme ses héritières, chargées de porter plus loin, avec les outils de la raison, ce que le symbole portait avec les outils du corps et des sens.
Mais un héritier n’est pas toujours fidèle à ce qu’il hérite. Et c’est là que se love la question qui traversera les prochains chapitres : quand une tradition explique un symbole, en retrouve-t-elle vraiment le sens, ou construit-elle, sur les ruines de l’expérience oubliée, un édifice qui n’a plus que le symbole pour façade ?
Par exemple, les trois singes de la sagesse voulaient-ils dire, à l'origine, ce qu'on leur fait dire aujourd'hui ? Que disait le sceau d'Harappa ? Il n’y a pas de réponse unique à cette question, et ce livre se gardera bien d’en donner une pour l’ensemble des traditions.
Mais il y a une manière de la garder vivante : chaque fois qu’un symbole, un mythe ou un concept se présentera à nous, dans les pages qui suivent, il faudra se demander non pas seulement ce qu’il signifie, mais ce qu’il a pu, un jour, provoquer dans l'esprit de celui qui l’a créé.
C’est cette question, plus que toute autre, qui nous permettra de remonter les fleuves et les rives des doctrines jusqu'à leur source commune.
Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :
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