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Publié par Hans Yoganand

Il est devenu courant d'expliquer le mal par l'existence de puissances cachées, de sociétés secrètes ou d'hommes qui tireraient les ficelles du monde. Cette idée est séduisante. Elle donne un visage à ce qui nous inquiète et laisse croire qu'il suffirait d'identifier quelques coupables pour résoudre les problèmes de l'humanité. Les grandes traditions spirituelles proposent une lecture beaucoup plus simple — et beaucoup plus exigeante. Le mal n'a pas besoin de complot. Il a besoin de notre ignorance.

une femme a devant elle deux masques, un blanc, souriant, le bien et de l'autre côté, un sombre, grimaçant, le mal.

 

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Le mal n'a pas besoin de complot, mais de l'ignorance

 

Il est devenu courant d'expliquer le mal par l'existence de puissances cachées, de sociétés secrètes ou d'hommes qui tireraient les ficelles du monde. Cette idée est séduisante. Elle donne un visage à ce qui nous inquiète et laisse croire qu'il suffirait d'identifier quelques coupables pour résoudre les problèmes de l'humanité. Les grandes traditions spirituelles proposent une lecture beaucoup plus simple — et beaucoup plus exigeante. Le mal n'a pas besoin de complot. Il a besoin de notre ignorance.

 

 

Quand les biologistes représentent l'histoire du vivant, ils dessinent un immense buisson sphérique dont toutes les branches convergent vers un même point. Ce point porte un nom : LUCALast Universal Common Ancestor — l'ancêtre commun universel dont descendrait toute vie terrestre.

 

Poissons, oiseaux, mammifères, arbres, champignons, êtres humains : derrière l'extraordinaire diversité des formes, la science découvre une origine commune. Un point d'origine unique, avant toute différenciation, avant toute séparation en espèces, en règnes, en formes. La science cartographie ses effets sans pouvoir nommer sa nature profonde — elle s'arrête au seuil.

 

C'est là que les traditions prennent le relais. Car ce point n'est pas seulement biologique — il est spirituel. La science décrit les manifestations de cette unité. La spiritualité cherche à en vivre l'expérience. Les traditions l'ont nommé différemment selon les époques et les langues : « Vertu du Tao », « Saint-Nom », « Logos », « Shabda-Brahman ». Elles ont nommé sa nature là où la science ne nomme que ses traces.

 

Dans l'Évangile selon Jean¹, il est écrit : « Au commencement était la Parole, et la Parole était avec Dieu, et la Parole était Dieu. »² Dans d'autres traditions, on dirait : au commencement était la volonté du Tout.

 

Ce point central n'est pas une abstraction philosophique. Il est en chacun de nous. C'est un lieu de calme, de conscience, d'harmonie fondamentale — ce que le zoroastrisme appelle le principe du Bien, ce que le Tao désigne comme l'ordre naturel des choses, ce que toutes les grandes traditions spirituelles reconnaissent sous des noms divers. C'est ce lieu que l'on retrouve dès que le bruit du mental s'apaise. C'est aussi ce que nous oublions le plus souvent.

Le bien et le mal : une réalité universelle

 

Les traditions les plus anciennes ont presque toutes reconnu l'existence d'une tension entre cette harmonie fondamentale et une force contraire. Le zoroastrisme fut parmi les premiers à la formuler clairement : le bien et le mal ne sont pas des concepts moraux abstraits, ce sont des forces actives dans le monde, en lutte permanente.

 

Mani, au IIIe siècle, toujours en Perse, poussa cette intuition jusqu'à en faire un système complet — le manichéisme — qui influença profondément l'ensemble du monde méditerranéen et asiatique, et dont les échos se retrouvent jusque dans le christianisme augustinien et les hérésies cathares. Pour Mani, la lumière et les ténèbres sont des principes cosmiques également réels, également actifs, et la vie humaine est le théâtre de leur affrontement.

 

Cette vision a souvent été critiquée comme trop dualiste — donnant au mal une dignité métaphysique qu'il ne mérite peut-être pas. Mais elle contient une intuition précieuse : le mal existe, il agit, il produit des effets bien réels. Le nier au nom d'un optimisme spirituel confortable revient simplement à fermer les yeux.

 

Cette force contraire au bien n'a pas besoin d'être intelligente ni organisée. Elle se nourrit de ce que la tradition hindoue nomme Tamas : l'ignorance, l'inertie, l'obscurcissement de la conscience. Elle prospère chaque fois que les hommes s'éloignent de leur centre profond, chaque fois que la vanité, le désir sans frein et l'aveuglement prennent le dessus.

 

On pourrait la qualifier d'égrégore — une force collective, alimentée involontairement par toutes les volontés sous l'emprise de l'ignorance. Nul besoin d'en chercher les maîtres cachés : ses serviteurs les plus efficaces ne savent pas qu'ils la servent.

 

Le bien, lui, ne combat pas frontalement. Il est, par nature, harmonie — il ne s'agite pas, ne désigne pas d'ennemis, ne cherche pas à détruire. Il est. Et c'est précisément cette différence de nature qui le rend vulnérable : quand le bien ne se manifeste pas dans les actes, le mal avance. Non par victoire. Par défaut.

 

On a souvent dit que dans les histoires, le bien triomphe toujours à la fin — comme si c'était une convention littéraire ou une concession faite à la morale. C'est en réalité une vérité métaphysique : le bien, en s'identifiant au Tout, au Tao, à l'harmonie fondamentale, n'est jamais né et ne mourra jamais — il est éternel.

 

Ce qui participe de cette harmonie fondamentale n'a jamais commencé et ne peut disparaître. Le mal, en revanche, est une construction mentale née de l'ignorance, du désir et de la vanité du faux-ego : comme il est né, il n'est pas éternel, et il est appelé à disparaître. Ce qui naît de l'ignorance est, par nature, provisoire.

 

Il est à ce titre éclairant de noter que l'Apocalypse elle-même — ce texte qui décrit avec une intensité visionnaire le combat final entre le bien et le mal — aurait été rédigée dans des circonstances troublées³. Ce détail ne diminue pas la portée du message : le canal importe moins que ce qu'il transmet.

Le signe des temps

 

Notre époque en offre un exemple frappant. Un puissant courant culturel tend à définir les hommes d'abord par ce qui les distingue — leur origine, leur couleur de peau, leur genre, leur mémoire blessée ou leur appartenance — à ériger les différences en identités antagonistes.

 

La spiritualité authentique procède exactement à l'inverse. Elle ne nie pas les différences ; elle cherche ce qui les précède et les rend possibles. Elle cherche le dénominateur commun — ce point où l'homme est simplement vivant avant d'être membre d'un groupe, d'une nation ou d'une idéologie.

 

Ce n'est pas un phénomène isolé. C'est le symptôme d'une époque où le mental et ses concepts, l'individualisme du faux-ego, ont pris le dessus sur la conscience profonde. Quand le sacré recule, quand la dimension intérieure s'efface au profit de l'agitation extérieure, ce vide n'est jamais longtemps inoccupé. La nature a horreur du vide, et l'âme humaine aussi. Il se remplit alors de concepts, de ressentiments, d'identités, de peurs et de divisions.

 

Lao-Tseu y voyait l'éloignement du Tao ; le bouddhisme parle de vue fausse ; les Écritures nomment cela l'aveuglement. Les mots changent, le phénomène demeure. Ce que nous observons n'est pas nouveau — c'est l'éternelle conséquence de l'absence de conscience.

La surface des choses

 

Nous vivons alors à la surface des choses. Dans le tumulte des pensées, des vrittis et des réactions, loin de ce centre silencieux qui ne cesse pourtant jamais d'être présent.

 

Le malheur, quand il n'est pas imposé par les circonstances, vient souvent de là : de l'aveuglement, de la vanité, du désir sans frein. En remontant l'arborescence des causes de nos souffrances, de nos conflits et de nos erreurs, on retrouve presque toujours la même racine — un manque de conscience profonde.

 

La solution n'est pas de refaire le monde avant de se transformer soi-même. Elle consiste à approfondir sa conscience, à diminuer la place de la vanité et à retrouver le sens de la mesure — en sachant distinguer un désir d'un besoin. Avoir faim est un besoin ; vouloir du caviar est un désir. Beaucoup de nos souffrances naissent de cette confusion. Cette distinction, simple en apparence, est le début d'une liberté réelle.

La solution à ces problèmes

 

La solution à ces problèmes est contenue dans la conscience profonde. Si vous ne vous en servez pas, elle ne vous sert à rien — excusez cette tautologie nécessaire. C'est comme mourir de soif près d'une source parce qu'on refuse de se baisser pour boire.

 

Il existe des moyens de retrouver cette pleine conscience et de diminuer la vanité — c'est une autre histoire, qui sera racontée en son temps. Mais avant de chercher ces moyens, il faut avoir fait ce constat fondamental : l'approfondissement de la conscience est nécessaire, non comme luxe spirituel, mais comme réponse concrète à ce qui désintègre le monde.

 

Les traditions parlent aussi d'équanimité. Ce mot est souvent mal compris. Il ne signifie pas l'indifférence ni un état supra-humain sans aspérités — prétendre à cela, c'est fuir la vie au nom de la spiritualité, ce qui est précisément le contraire de ce qu'elle enseigne.

 

Il existe des situations qui méritent la joie, la colère, les larmes ou l'indignation. Les émotions ne sont pas des erreurs de fabrication. L'équanimité, c'est cette capacité à revenir au centre sans être emporté durablement par ce qui passe. Sa place naturelle est le temps de la méditation profonde, non le masque du quotidien.

 

Quel que soit l'objet que l'on brûle, on se retrouve avec de la cendre. Les questions sont ainsi : quelles qu'elles soient, elles finissent presque toujours par conduire à la même réponse.

 

Retrouve ton centre. Retrouve ta paix. Non pour t'endormir sur le monde, mais pour l'habiter autrement — avec davantage de lucidité, moins de bruit intérieur et un peu plus d'humilité.

 

Vous connaissez ce dicton qui conseille de tourner sa langue sept fois dans sa bouche avant de parler. Apprenez celui-ci : prenez toujours un temps de concentration sur le souffle avant d'agir.

 

Choisissez la joie, la simplicité et l'humilité. Non comme postures, mais comme chemin. Car le mal n'a pas besoin d'un complot. Il lui suffit que des hommes oublient qui ils sont.

Notes

 

¹ Les historiens et spécialistes du Nouveau Testament s'accordent majoritairement pour dire que cet Évangile n'aurait pas été rédigé par Jean l'apôtre, pêcheur araméen de son état, dont le nom réel était Yohanan Shliha. Le texte, écrit en grec élaboré, aurait été composé par les membres d'une communauté johannique d'Éphèse — aujourd'hui en Turquie — fondée par « Jean l'Aîné » (presbytre en grec, mot qui a donné « prêtre »). Sa rédaction est datée du premier siècle.

 

² Le terme grec original est logos, qui peut se traduire par « Parole », mais aussi par « Verbe », « Raison », « Volonté » ou « Dessein ». Il s'agit ici de la volonté ordonnatrice du Tout — ce qui était avec Dieu et était Dieu, autrement dit le principe actif et créateur à l'origine de toute manifestation.

 

³ L'Apocalypse, attribuée à un certain Jean de Patmos — distinct selon les chercheurs de Jean l'apôtre — aurait été rédigée dans des circonstances qui restent obscures. Certains historiens ont avancé l'hypothèse d'une intoxication à l'ergot de seigle, champignon parasite des céréales contenant un alcaloïde précurseur du LSD, pouvant provoquer des visions intenses. Ce syndrome, connu au Moyen Âge sous le nom de « mal des ardents » ou « feu de Saint-Antoine », a causé des épisodes collectifs documentés — notamment en 1951 à Pont-Saint-Esprit dans le Gard, où tout un village fut victime d'hallucinations, et possiblement lors de la Grande Peur de l'été 1789. Cette hypothèse reste débattue. Elle ne diminue en rien la portée spirituelle du texte : les voies de la révélation sont impénétrables.

 

 

Si vous avez des questions, vous pouvez les poser ici :

madhyama.marga@gmail.com

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